vendredi 9 février 2007
389. dictature de la majorité
Je discutais hier avec des amis Congolais (de RDC) de l'évolution de la démocratie dans leur pays. Il se fait qu'on attend pour bientôt en Belgique la viste du président Kabila et qu'on discute de l'opportunité ou non pour le Roi de se rendre à Kinshasa en visite officielle. Ceux qui s'y opposent disent qu'il faut attendre que le processus démocratique congolais se stabilise. Les autres trouvent au contraire qu'il faut que le Souverain y aille pour les encourager dans ce processus difficile. Une soirée sympa et cordiale (et je ne dis rien de la nourriture).
Et à un moment de la discussion, nous sommes revenus sur l'essence de la démocratie. Car il ne suffit pas que ce soit la majorité sortie des urnes qui bénéficie du pouvoir. La démocratie, ce n'est pas juste que la majorité assume l'autorité, ni même qu'elle la détienne en vue du bien général ou de manière transparente et honnête. Il faut encore que l'exercice du pouvoir se fasse dans le respect des droits des minorités (à commencer par le droit d'exister). Sinon, ce ne serait qu'une dictature de plus, celle de la majorité. Et cette dictature-là n'est pas plus souhaitable ou morale qu'une autre.
On l'a vu avec l'arrivée au pouvoir de partis légitimement élus par la majorité et qui ont mené des politiques sanguinaires (dans l'Allemagne nazie, par exemple). On l'a vu aux États-Unis jusque dans les années 50, avec la volonté de la majorité (composée de citoyens d'origine blanche) de maintenir les citoyens afro-américains dans un "sous-statut".
En fait, à bien y regarder, la dictature de la majorité est parfois plus cruelle que les autres, parce qu'elle se pare du vêtement de la légitimité ou de la démocratie.
Rentré chez moi, je n'ai pas pu m'empêcher de faire le rapprochement avec les discours que j'entend contre une reconnaissance des droits des minorités sexuelles. Pour reprendre un argument souvent utilisé par le Vatican, la reconnaissance d'une forme "mineure" d'union conjugale ou d'une forme "mineure" de vie familiale (sous-entendu, celle des homo) est une atteinte à la sublimité de la définition même du mariage et de la famille selon l'Église. En gros, l'existence d'une toute petite minorité (entre 5 et 10% de la population selon les estimations) met en péril l'existence même de la majorité. D'où, toujours selon le Vatican, le devoir moral du pouvoir politique de protéger d'abord les droits légitimes et démocratiques de la majorité. Sinon, pour reprendre une terminologie utilisée en Espagne par certains évêques, c'est la porte ouverte à la dictature.
L'argument a été utilisé souvent, encore récemment en Grande-Bretagne (notamment dans la question de la reconnaissance de l'homoparentalité). La Hiérarchie italienne l'utilise quotidiennement ces temps-ci puisque le débat sur une forme de PACS fait rage dans la péninsule. Encore lors de la récitation de l'Angelus de dimanche dernier, le Pape déclarait qu'il voit une agression contre la grandeur du mariage et de la famille quand on propose que soient mises sur le même plan des unions issues "d'amours moindres".
Bon, d'accord, les vaticanistes vont encore voir dans cette déclaration un pas de géant: ils me soutiennent (bonjour, Enrico) qu'au moins le pape parle d'un "amour moindre" et non d'un "pseudo amour". "Progrès formidable", dont acte.
Mais tout de même: le PACS n'est pas le mariage, tous les Français le savent. Et dire que l'institution d'un PACS est une attaque contre le mariage, c'est un argument qui ne tient pas la route quand on observe les résultats sur l'évolution de la société française. Ne fut-ce que dans les faits, si ce n'est en théorie.
Que je sache, l'homosexualité n'est pas illégale dans des pays comme l'Italie. Elle a donc le droit d'exister. Et on ne parle pas seulement de donner des droits à des couples ou des familles qui vont se former à l'avenir (après le vote de la loi). On parle d'abord de ces couples et de ces familles homo qui existent parfois depuis des dizaines d'années, des citoyens qui aujourd'hui paient des impôts et n'en tire pas la protection sociale qu'ils méritent parce qu'ils appartiennent à une minorité.
Difficile de ne pas trouver "déplacées" les réclamations éventuelles d'une "majorité" qui se sent menacée parce qu'on discute du droit d'une minorité à exister et à bénéficier de la solidarité sociale. Ce n'est pas à la majorité à donner sa permission pour faire de la place à une minorité.
C'est ce qu'a compris l'évêque d'Aoste, Mgr Giuseppe Anfossi (sur la photo), qui vit suffisamment près de la France pour l'observer avec un oeil attentif et faire des comparaisons utiles avec l'Italie. Que Dieu le bénisse.
Le cher hiérarque fait notamment remarquer que la France, qui a créé le PACS en 1999 pour les couples non-mariés homosexuels et hétérosexuels, est la championne de la natalité en Europe avec deux enfants par femme - contre 1,33 dans la très catholique Italie - grâce notamment à une politique nataliste volontaire. Alors, "qui protège la famille?", se demande Mgr Anfossi, une France qui dispose à la fois d'une politique familiale solidaire ET d'un Pacs, ou bien une Italie qui se remet de l'ère berlusconienne, qui n'a pas de Pacs mais qui a aussi une politique familiale désastreuse? Bonnes questions.
Il a raison, ce n'est pas le mariage homo qui est une attaque contre la famille, ce sont les lois qui rendent la vie des parents de plus en plus difficiles, notamment en terme de santé, d'éducation, de protection sociale, etc. Et il sait de quoi il parle, puisqu'il est tout de même Président de la Commission Épiscopale Italienne pour la Santé et la Famille. On lui souhaite juste de le rester... Quoique...

Mgr Giuseppe Anfossi, év. d'Aoste (depuis 1994)
Pour la petite histoire, je signale que c'est dans une petite station de sports d'hiver située dans son diocèse (près du Parc National du Grand Paradis, sic) que les deux derniers papes vont passer quelques temps tous les hivers pour savourer la neige...
En fait, mon rêve, c'est que le Vatican accepte la création d'un PACS à l'italienne en échange d'une amélioration importante de la politique d'aide aux familles: une meilleure éducation des enfants, une école moins chère, des allocations familiales plus intéressantes, etc. Qu'on sorte un peu des débats de principes (qu'est-ce qui est un "vrai" couple et qu'est-ce qui ne l'est pas) pour y mettre un petit peu de pragmatisme. Après tout, si le cadeau de mariage des homo à la société italienne, c'est d'avoir fait progresser la protection de la vie familiale dans la législation sociale, qui va s'en plaindre...